CHAPITRE TROIS

YOKO MESHI

Japon

J'ai voyagé à l'encontre de la montre à nouveau, me délivrant dans la queue de cette supérette de l'aéroport Narita à Tokyo


Qu'est-ce que je tiens dans la main? Franchement, je n'en ai pas une claire idée. Quelque chose avec du riz et des algues, et si tout va bien pas de mauvaise surprise. C'est comme ça que je plonge au cœur d'un nouveau pays, par l'estomac. J'ai voyagé à l'encontre de la montre à nouveau, me délivrant dans la queue de cette supérette de l'aéroport Narita à Tokyo. Je me prépare psychologiquement à affronter toute la nourriture étrange et les nombreuses étiquettes indéchiffrables qui viendront après celle-là. Mon tour arrive de payer, je fais face à une dame qui me salue et me remercie en boucle, s'inclinant plusieurs fois en me parlant. Autant de politesse me surprend et je réalise vite quelque chose de crucial: que j'ai fait un réel grand écart culturel avec les quelques heures de vol qui séparent Delhi de Tokyo, et qu'il va étirer mon esprit entre deux extrêmes.

Le trajet pour Shinjuku, au centre de Tokyo, est une démonstration parfaite de la société très fonctionnelle que les Japonais ont: les queues sont formées et respectées, le train est à l'heure et le silence règne sur le wagon. Arrivé à destination, je rejoins les amis à qui je rends visite et nous sortons dans une rue bondée de voitures et de piétons. Malgré cela, je trouve qu'il y a très peu de bruits. Ca me donne l’impression que le Japon pourrait être un endroit beaucoup plus reposant que l’Inde, même si je fais le point sur ma première heure ici avec angoisse. En effet, le poids écrasant des règles de conduite est apparent et je me demande combien de faux-pas j’ai déjà fait. J’ai mis mon téléphone en mode silencieux et me suis retenu de passer des appels comme indiqué dans le train, check. Je ne suis pas resté du côté ‘pressé’ de l'escalator, check. J’ai payé mon petit snack au riz en tendant le billet des deux mains, check. Par contre, est-ce-que j’ai fait attention a ne pas me moucher en public?

Mes premiers jours d’exploration me montrent un Tokyo qui est un patchwork fascinant de moderne et traditionnel. Je me trouve à patrouiller des rues extrêmement propres et à jouer un jeu vain de trouver-une-voiture-sale. Les infrastructures sont modernes et je passe de gratte-ciels en quartiers resplendissants sans retards. Au milieu de cette mégalopole à la pointe du modernisme, je croise de magnifiques jardins publics ou des photographes immortalisent jeunes mariés ou enfants mignons en kimonos traditionnels.

Ma visite au Musée National de Tokyo me fait découvrir le côté traditionnel de la culture Japonaise plus en profondeur et je m'imprègne des nombreuses impressionnantes formes d’art qui ont vécues à travers les âges du Japon. J’ai expérimenté le pays depuis quelques jours seulement, lorsque j'intègre entièrement un stéréotype fondamental: le Japon a et a eu un sens incroyable de l'esthétisme. Je le vois à travers l'ancien et le moderne, à la boutique d’un petit temple ou dans les pages d’un livre que mon voisin de métro lit.

Ma première impression des Japonais veut qu’ils soient incroyablement doux et polis. Peut-être même trop polis, à tel point qu’ils en deviennent durs à approcher. En effet, leurs infinis remerciements ou excuses dans chacun des échanges que j’ai avec eux créent une certaine distance. De plus, le niveau général d’anglais ne permet pas de conversations trop poussées. En seulement quelques jours, je me suis trouvé face à face avec ce que les Japonais appellent ‘yoko meshi’ (‘manger de travers’): une angoisse spécifique liée au fait de devoir parler une langue étrangère. Souvent, je me retrouve coincé dans une conversation confuse et le local a trop honte pour y mettre fin. Je trouve une excuse et part sans l’information que je cherchais. Yoko meshi en effet.

Un après midi ensoleillé, je m'arrête au croisement le plus fréquenté du monde: le passage piéton de Shibuya. Je me repose et observe les Tokyoïtes. Leur sens de la mode est un témoignage flagrant de ce sens de l'esthétique qui m’a marqué. Combiné à leur attitude gracieuse, il les rend incroyablement élégants.

Sur le retour de Shibuya, je rencontre un autre aspect intéressant de la culture Japonaise. J’observe les gens qui lisent dans le métro et remarque que les livres sont cachés par des couvertures de papier. Je réalise que je suis sûrement en train d’observer l'exemple le plus parfait de l’importance que les Japonais accordent à la discrétion, la vie privée. De la même manière, je me rends compte que je les mets mal à l’aise en les observant. Les transports publics semblent être un endroit solitaire où ils construisent leur relation avec leur téléphone, et ils ne regardent surtout pas quelqu’un. Même familles et amis semblent réticents à avoir une conversation, au cas où ça dérangerait les gens autour d’eux.

Après avoir apprécié de nombreuses facettes de la très unique culture Japonaise, je décide qu’il est temps d’explorer un peu. J’ai choisi de prendre un Shinkansen qui remuera quelques lettres. Le train me transporte de Tokyo à Kyoto à une vitesse hallucinante.

“Kyoto, la cité ancienne des Geishas” - Je me dis en sortant du métro, quelque part au milieu de cet immense quadrillage. Je regarde ces rues qui se croisent et semblent tirer vers l’infini. Cette première vision n’est pas ce que j’imaginais de l'emblème de la culture traditionnelle du Japon mais peu importe, je trouve mon chemin vers l’auberge tant bien que mal. Avant de m’aventurer aux quatre coins de la ville, je m'arrête pour déjeuner dans un café où une Japonaise d’une soixantaine d'années s'intéresse à moi. La curieuse me jette de rapides regards et rit avec la dame du café. Au bout d’un moment, elle me demande d'où je viens et entame une conversation. Elle répond à mon anglais avec du japonais, alors que nous explorons une carte des doigts pour ‘débattre’ de mon plan pour Kyoto. Elle réalise très vite que je suis ambitieux pour mes deux jours ici, et rit de l'étendue de ma trajectoire. Elle pointe du doigt différents endroits de la carte et me tape sur l'épaule en riant, essayant de me dire “tu es fou!” Peut-être a-t-elle raison mais je suis têtu et j’ai beaucoup d’attentes pour la ville.

Suivant son conseil, je débute par l’endroit le plus proche car j’ai sacrifié la matinée au Shinkansen. Je quitte le café, heureux de cette charmante rencontre, et pars dans la direction de Gion. Le vieux quartier est l'épicentre du Kyoto traditionnel, et le site le plus ‘résidentiel’ à voir. J’arpente les rues, entre vieilles bâtisses en bois et lieux de prières. Les cafés et restaurants ne pourraient pas être plus traditionnels, et beaucoup de locaux sont vêtus de kimonos traditionnels. Je différencie facilement les couples Japonais qui font du tourisme et les hommes et femmes locaux dans les kimonos plus élaborés qu’ils semblent porter de manière régulière. Dans les ruelles de Gion, j’ai la chance d’observer l’attachement particulier que les Japonais ont pour le côté plus traditionnel de leur culture. Le soleil se couche lentement sur ces gens qui ont enrichis ma journée mais Gion a quelque chose de spécial en stock. Telles de rares oiseaux, les Geishas commencent à faire de rapides apparitions pour sauter dans les différents taxis qui les conduisent à des dîners ou représentations de danse Meiko. Elles capturent tous les regards de la rue, et répondent à cette curiosité avec des visages dignes.

Le jour suivant, je bas le soleil à la course et prend un départ matinal pour Fushimi Inari-taisha. Le lieu aux milliers de portes rouges m’offre une ascension fantomatique vers des collines brumeuses, alors que j'évite la foule pour ma visite des nombreux tombeaux du site. Pour ma descente, je progresse dans une foule qui s'épaissit et m'échappe vers ma prochaine destination. Suivant les gestes de la dame du café, j’entreprends un trajet vers le Nord de la ville. J’atteins Kurama-dera et m’aventure dans les montagnes. Je fais une randonnée escarpée vers le temple. Alternant entre marches et chemins de graviers, passant les nombreux panneaux indiquant la présence d’ours, je progresse en direction du temple, où je prends finalement un repos bien mérité. Je m’assoupis sur un banc, réveillé plus tard par le ricanement d’écoliers. Je suppose que les siestes sur un banc ne sont pas chose commune au Japon mais je me sens un peu épuisé par toutes les visites que le Japon m’a offert. Enfin, je reprends mon exploration autour du temple, et à travers un passage discret à l'arrière de la cour. Le chemin mène à présent vers une section plus haute de la montagne. La température tombe alors que j’entre dans ce monde d’ombres où les nombreux arbres tapissent le sol de leurs racines, et où on rencontre des ours apparemment. Ma visite des montagnes Japonaises dure un moment et je retourne à Gion pour le reste de l'après-midi.

Mon aventure dans les collines et montagnes de Kyoto m’offre une bonne nuit de sommeil et je me réveille prêt à affronter une matinée de visites. Mon Shinkansen pour Tokyo est prévu pour le milieu d'après midi et mon plan est de passer la matinée à visiter la forêt de bambou d’Arashiyama, à l’Ouest de Kyoto. J'atteins ma destination et me balade un moment. Je me dirige dans la mauvaise direction lorsque ma chance frappe à nouveau: je tombe sur le temple de Kokuzoyamacho, que j’ai à moi tout seul. Je m’assieds et profite d’un moment de calme sur les marches de ce temple, en bordure de forêt, avant de partir pour ma destination. À destination, j’avance sur un chemin qui coupe à travers la forêt de bambou, où un couple de jeunes mariés ont organisé un shooting photo en habits traditionnels. Je passe les nombreux visiteurs, ainsi que les jeunes hommes locaux qui tirent les tuks tuks, et j’atteins enfin un jardin traditionnel Japonais où je me relaxe à l’ombre d’arbres dont le feuillage tourne au rouge avec la saison.

Mes dernières heures à Kyoto sont la galère habituelle pour s’alimenter. Je commence une visite de quelques restaurants Japonais, mais yoko meshi à nouveau. Je lutte en gestes inutiles pour faire comprendre mes questions et ne cause rien que du stress pour les serveurs dont j’ai contribué à ruiner la journée. Leur embarras est apparent et lorsque j’arrive enfin à communiquer ma préférence pour la nourriture végétarienne, je deviens une sorte de peste contagieuse à leurs yeux. Malgré mon appréciation de nombreux aspects de la culture Japonaise, le plaisir de la gastronomie locale m’échappe. Ne me demandez pas. À mes yeux, une bonne description de la cuisine Japonaise serait un challenge fou de rassembler toute la viande et tout le poisson du monde pour fourrer l’un ou l’autre, préférablement les deux, dans tous les plats imaginables. Quatre-vingt-dix pour cent de ce qu’ils considèrent végétarien contient des flacons de thon ou des algues au goût de poisson dans le but de consoler le palet Japonais. Les dix restants nécessitent des recherches minutieuses.

J’ai choisi de prendre un Shinkansen qui remuera quelques lettres. Le train me transporte de Tokyo à Kyoto à une vitesse hallucinante

On dirait que Tokyo a décidé de marquer le coup. Quelque chose comme: “Oh, tu crois que tu as vu les fous amusements de Tokyo? Je vais te montrer les fous amusements.” En effet, mes trois derniers jours dans la mégalopole tombent sur la fête d’Halloween et sur un festival de cosplay


Je retourne à Tokyo pour un long weekend, décidé à explorer un autre aspect de la culture. Le weekend précédent, j’avais eu la chance d’observer les fous amusements du Japon. ‘Fous amusements’ étant la meilleure description des divertissements du pays. La journée, j’avais visité les cafés à chats et bu des ‘cocktails drogués’ au milieu d’un monde de cupcakes colorés. Le soir, j’avais joué aux jeux-vidéos dans les arcades à la démographie variée et assisté à un spectacle de robots où des filles en costumes de mangas chevauchent des requins alors que des ânes gonflables jouent de la guitare. Au milieu de tout ça, j’avais goûté au fameux fugu, le poisson vénéneux qui nécessite dix ans d'étude pour être servi en toute sécurité. Je l’avais fait descendre avec le saké à la peau de poisson qui l’accompagnait, faisant un doigt d’honneur supplémentaire à mon alimentation à dominante végétarienne.

Cette fois-ci, on dirait que Tokyo a décidé de marquer le coup. Quelque chose comme: “Oh, tu crois que tu as vu les fous amusements de Tokyo? Je vais te montrer les fous amusements.” En effet, mes trois derniers jours dans la mégalopole tombent sur la fête d’Halloween et sur un festival de cosplay. Je débute avec la première lors d’une soirée bondée au croisement de Shibuya, où les minions et yoshis sont venus pour faire la fête avec les zombies. Un nombre impressionnant de gens se sont costumés puis sont venus jusqu’au croisement où les policiers ont du mal à organiser la circulation. Les fêtards se rencontrent et rient ensemble, échangeant des selfies. Après un bon moment, je quitte le quartier chargé pour une nuit qui me transporte dans un monde totalement différent. En pleine journée cette fois, je rencontre et salue des cosplayers fiers qui échangent également des selfies. Je suis épaté par leur engagement envers cette passion et par la complexité de leurs costumes. Je papillonne à travers la foule, complexé par mon manque de connaissance sur cette sub-culture si particulière au Japon.

Quelque chose qui m’a marqué au Japon est l'extrême balance que les gens semblent avoir entre une vie professionnelle très rigide et des hobbies fous. D’autant plus, au milieu de cette foule du weekend, je suis ébahi par le contraste qui existe entre ces deux facettes du Japon. Seul les Japonais peuvent être extrêmement conscients dans le métro un mardi et se balader le samedi avec une perruque bleue fluo et des lentilles violettes. De la même manière, seulement au Japon observe-t-on une telle pression sociale dans un contexte formel et l’absence de jugement négatif pour les choix que quelqu’un fait en ce qui concerne ses hobbies.

Pour mon dernier jour, je visite quelques boutiques et trouve une bouteille de Habushu pour mon ultime expérience Japonaise. Le saké au serpent habu est une spécialité d’Okinawa et est couramment utilisé dans la médecine traditionnelle pour soigner les rhumatismes et augmenter la libido masculine. Encore plus important, il a une vipère à l'intérieur! Je ne pourrai pas quitter le pays sans en avoir pris une gorgée. Je déguste la boisson en repensant à mes expériences du weekend.

Haneda cette fois-ci. Je suis assis face à la porte d’embarquement et regarde le défilé de l'équipage. Ils se dirigent vers l’avion et, quand ils arrivent à la porte d’embarquement, font face à la salle d’attente et font des révérences aux passagers qui sont trop captivés par leur téléphone pour remarquer. Une des hôtesses annonce au micro qu’ils attendent des turbulences pour le vol. Je l’imagine faire des révérences en souriant: “Oui, vous allez peut-être mourir. Désolée, désolée.”

J’observe la foule de passagers qui sont trop gâtés de conventions pour remarquer les salutations de l'équipage. “Le Japon est fascinant!” - je me dis. C’est peut-être l’endroit au monde où on est traité le mieux, et pourtant on se rend compte qu’un humain est un humain. Tout le monde a besoin de faire des folies de temps en temps, je vois le Japon comme preuve de cela. L’extrême pression sociale et les conventions déclenchent un besoin impressionnant de loisirs informels. La culture semble saine et, mis à part quelques problèmes comportementaux des pervers du métro qui peuvent être attribués au niveau intense de refoulement personnel, le pays a un taux de crime très bas.

Le Japon m’a montré des rues propres et de magnifiques choses. Il m’a fait me sentir en sécurité et passer des moments mémorables. Je regarde en arrière sur mon court séjour là où le soleil naît chaque jour, et je me sens incroyablement chanceux. Peut-être que l’endroit n’est pas le plus facile à naviguer, mais il m’a bien traité. J’ai exploré une petite partie de cette terre fascinante et appris beaucoup sur une culture complexe. J’ai observé des règles sociales qui sont impossibles à suivre et de la clémence quand je les ai enfreints.

Le Japon est un employé courtois qui offre un sourire chaleureux, espérant que vous ne démarriez pas de conversation. C’est cinq locaux anxieux avec le yoko meshi pour une dame rigolote qui aura une conversation mystérieuse en deux langages autour d’une carte. Ici, les vieux quartiers appartiennent à une jeunesse proche des traditions et les lieux chargés de la ville hébergent d’excentriques événements. Ce pays de toutes les expériences est un endroit où vous êtes considérés comme ayant à peine plus de bonnes manières qu’un singe mais où vous serez les bienvenus quoi qu’il en soit. Les Japonais vous traiteront avec dignité. Ils vous observeront avec des yeux curieux depuis cet endroit homogène parce qu'après tout, le Japon n’a besoin que du Japon.


Le Japon m’a montré des rues propres et de magnifiques choses. Il m’a fait me sentir en sécurité et passer des moments mémorables. Je regarde en arrière sur mon court séjour là où le soleil naît chaque jour, et je me sens incroyablement chanceux. Peut-être que l’endroit n’est pas le plus facile à naviguer, mais il m’a bien traité. J’ai exploré une petite partie de cette terre fascinante et appris beaucoup sur une culture complexe. J’ai observé des règles sociales qui sont impossibles à suivre et de la clémence quand je les ai enfreints.

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